La gêne de l'ascenseur
Comment briser la glace avec ses voisins que l'on ne fait que croiser
J’ai vécu dans 15 appartements différents. Entre la France, l’Angleterre, l’Afrique du Sud et l’Espagne. À chaque nouvel appartement, un nouveau chapitre s’ouvrait, avec de nouveaux repères à trouver.
Et parmi toutes ces nouveautés, il en est une avec laquelle on partage beaucoup d'intimité sans vraiment se connaître : les voisins. En arrivant, je me promettais d’aller sonner chez eux pour me présenter. J’ai toujours entendu dire que c’était la base de la politesse quand on arrive quelque part. Pourtant, je n’ai jamais réussi à le faire.
Le même scénario se répétait : la première semaine, je suis trop occupée à déballer les cartons. La deuxième semaine, j’invite du monde, ce n’est jamais le bon moment pour me lancer. La troisième semaine, je suis en déplacement, ça attendra. La quatrième semaine est déjà là : “mince ça fait déjà un mois, c’est un peu la honte si j’y vais maintenant, non” ?
Pourtant, ça ne nous empêche pas de nous croiser souvent. En se tenant la porte à l’entrée de l’immeuble, en sortant de chez soi. Mais le plus gênant pour moi reste l’ascenseur. On est coincés ensemble pendant de longues secondes et on ne peut pas s’ignorer. On se dit bonjour poliment. Et puis, le silence. La première fois, ils peuvent penser que je viens rendre visite à une voisine. Au bout de 5 fois à se croiser, ils ont bien compris que je vivais aussi dans l’immeuble. Une nouvelle voisine donc, pas très polie, et qui n’a pas jugé utile de se présenter.
Les premiers mois, j’ai honte de mon impolitesse mais je sens qu’il est déjà trop tard pour corriger le tir. Puis, sournoisement, l’ignorance s’installe. Elle devient la norme. Mais malgré les années, la honte ne me quitte pas totalement. Je suis déçue de moi. Je sais que je pourrais faire différemment. Pour plein de raisons, légitimes ou bidons, je me suis enfermée derrière ce masque de l’anonymat et de l’ignorance.
Alors quand on a déménagé dans notre nouvel appartement en juillet dernier, je me suis promise d’arrêter ce cycle de malheur. Cette fois-ci, j’allais me bouger et aller me présenter aux voisins, et vite.
La peur de se rencontrer
J’ai développé un petit radar pour noter dans ma tête ces moments où l’on se croise, et où l’on ne sait pas vraiment comment interagir. Au parc, à la balançoire, à la salle de sport, avec les coworkers que je croise tous les jours, etc. Finalement, cela va bien au-delà des voisins que l’on croise dans l’ascenseur.
Je crois qu’au fond, la question que je me pose c’est : comment faire pour briser cette ignorance sournoise, sans me sentir obligée de se tailler une bavette1 à chaque fois que l’on se croise ?
Dans ces moments, que je trouve parfois gênants, je me demande ce que ma grand-mère ferait. Elle qui vient d’une génération sans portable, sans réseaux sociaux. Et pour le coup, ma grand-mère a la langue particulièrement bien pendue. Donc la réponse est vite trouvée. Elle entamerait la discussion très naturellement, en parlant de choses très simples comme : “Il fait beau aujourd’hui !” ou “Quel âge a la petite ?” ou encore “Vous saviez que Madame Michu était entrée à l’Ehpad ?”.
Ma grand-mère est une ancienne commerçante, elle a le sens de la causette. C’est une compétence partagée par beaucoup d’autres commerçants de proximité. Sans trop s’en rendre compte, ils jouent un rôle de tisseurs de liens, entre eux et les clients et entre les différents clients. Ils apportent une valeur précieuse, souvent sous-estimée, qui participe à la cohésion de notre société. La dernière étude de Destin Commun en parle très bien et éclaire très finement ce rôle essentiel2.
C’est dans ces espaces de rencontre de notre quotidien (chez le coiffeur, dans le hall de l’immeuble, sur le marché, etc.) que se crée la confiance, puis solidarité, l’entraide et le sentiment d’appartenance dont nous avons toutes et tous tant besoin.
Ce n’est pas qu’une question de politesse ou de timidité personnelle. Cette gêne de l’ascenseur, c’est le symptôme d’une époque. On cohabite sans se connaître, on se croise sans se regarder. La solitude commence souvent là : dans ces petits renoncements du quotidien, ces occasions manquées de dire bonjour, de s’arrêter deux minutes pour discuter. On croit gagner du temps. Au final, on perd du lien. Un lien pourtant essentiel à notre bonne santé3.
Et franchement, ça aide d'avoir un voisin chez qui sonner à 21h quand on n'a plus de tire-bouchon ! Ou quand on a claqué sa porte avec les clés à l'intérieur et qu’on cherche en urgence une radio pour réussir à ouvrir la porte…
Demain, tous voisins-copains ?
Récemment, la femme d’un ami me racontait avoir grandi dans un village où ils retournent tous les étés. Les autres habitants du village sont devenus des amis, ils s’y retrouvent chaque été, année après année. En l’écoutant, ma réaction a été spontanément de dire : “c’est le rêve !”
Oui, je crois que c’est une chance unique de pouvoir se retrouver tous les étés, avec des personnes avec qui l’on a grandi, et que l’on y prend du plaisir. Comme lorsque l’on retrouve la famille et les amis de mon mari, l’été, dans leur maison en Égypte. Mais c'est le rêve justement parce que c'est l'été, et que ça ne dure que quelques semaines.
Je ne rêve pas de vivre avec des personnes que j’ai choisi. Aujourd’hui, je trouve plus d’intérêt à repartir d’un contexte assez banal, comme celui de mon immeuble, pour tenter de recréer des espaces de rencontres. Et c’est justement ce qui me plaît avec les voisins de l’immeuble ou de la rue : on ne se choisit pas.
Il y a plein de sujets sur lesquels on ne sera pas d’accord. On a des modes de vie peut-être très différents. C’est là toute la richesse. Car si je suis convaincue que nous vivons une époque qui invite à transformer profondément la société, cette transformation ne peut pas se faire entre gens qui se ressemblent et qui pensent pareil uniquement. Elle passe forcément par notre capacité à coexister avec ceux qui ne sont pas d’accord avec nous. Par cette capacité à se côtoyer. Mon immeuble est encore l’un des rares espaces où l’on cohabite sans se choisir.
La gêne de l’ascenseur, c’est peut-être finalement le symptôme d’un système qui nous a appris à nous ignorer. Pour autant, déplorer ne suffit pas, et se renvoyer la balle non plus. Cette gêne persistante m’encourage plutôt à interroger ma propre prise d’initiative. Si c’est si important pour moi, pourquoi ne pas créer ces espaces de rencontres, même si personne ne m’a mandatée pour ça ?
Ce rôle de créatrice ou créateur de lien n’est officiellement le boulot de personne. Et pourtant, c’est la responsabilité de tout le monde. Et même si cela me fait peur, je sais que c’est en osant me mouiller un peu que j’ai l’impression d’avancer vers ce que j'aimerais voir devenir la norme autour de moi.
Joindre le geste à la parole
Fin juillet, cela fera un an que j’ai déménagé dans notre nouvel immeuble. Il y a encore du chemin, mais en 10 mois, j’ai commencé à corriger certaines de mes vieilles habitudes.
Un dimanche de septembre, j’ai fait des crêpes. On avait acheté des petites plantes et écrit une petite carte que l’on a été offrir aux voisins pour se présenter. Les voisines d’en face nous ont ouvert la porte, surprises et touchées par l’attention. Les voisins du dessus étaient absents. On a donc déposé tout ça devant chez eux. Le lendemain ils sonnaient à notre porte pour nous remercier. La semaine suivante ils sonnaient à nouveau pour nous partager une carte peinte à la main et écrite pour nous souhaiter la bienvenue à leur tour !
Dans la discussion, j’ai demandé à la voisine s’il y avait parfois des apéros organisés avec tous les voisins. Le hall de l’immeuble est immense et le toit terrasse peut nous accueillir : tout s’y prête ! Elle m’a répondu que non, mais que ce serait une bonne idée. J’ai saisi la balle au bond et lui ai proposé qu’on organise ça ensemble. C’était à l’automne, il commençait à faire moins beau. On s’est dit qu’on attendrait le printemps.
Et la semaine dernière, je l’ai croisée en sortant de l’ascenseur. Après avoir partagé de brèves nouvelles, on a évoqué à nouveau notre idée. Depuis on s’est échangé quelques messages pour identifier 2 dates et les proposer aux voisins via un petit mot dans l’ascenseur. Mais avant ça, il faut que j’aille voir le président de la communauté de voisins (équivalent du syndic) pour lui demander ce qu’il pense de l’idée. S’il est motivé, tout ira beaucoup plus vite ! D’ailleurs, j’en profiterai aussi pour me présenter…
Et peut-être que l'année prochaine on fêtera du matériel partagé, des services rendus, un nouvel apéro, une bibliothèque commune ou encore un petit potager collectif sur le toit-terrasse de l’immeuble ?
Merci pour votre lecture et vos retours, ils sont ce qui transforme cette newsletter en espace d’échange !
Belle semaine,
Solène
Pour aller plus loin :
Écouter cet épisode incroyable “Marlène et les dealers” dans le podcast Les Pieds sur Terre, sur la force des voisins qui s’organisent.
Lire l’étude de Destin Commun “Fraternels Professionnels”
Et surtout : oser se lancer et organiser une Fête des Voisins !
Se tailler une bavette signifie : discuter. Une belle expression qui m’est revenue en tête et qui mériterait sans doute d’être remise au goût du jour !
L’étude “Fraternels professionnels” de Destin Commun éclaire la contribution sous-estimée des métiers de proximité à la cohésion de notre société, à retrouver ici.
Solitude et isolement – la menace cachée pour la santé mondiale que nous ne pouvons plus ignorer, Article de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS)



